Un amour à construire – Premier chapitre

1. Lola

Je buvais mon jus d’orange quand mon téléphone a sonné. Ma journée avait bien commencé et j’étais optimiste quant à son déroulement. Mais je pouvais déjà sentir que ça allait tourner court, comme à chaque fois que j’avais ma mère au téléphone. Elle ne m’appelait jamais en temps normal, il devait y avoir quelque chose de très important pour qu’elle prenne la peine de composer mon numéro. Je pouvais déjà sentir mes tempes cogner plus fort avant même d’entendre sa voix et ses réflexions. La migraine menaçait de m’attaquer et de gâcher ma journée. Ce n’était pas le bon jour. Pas du tout ! Pourquoi justement aujourd’hui ?

Je me suis assise au bar séparant la cuisine et le salon de mon petit deux-pièces pour pouvoir encaisser cette conversation. Mais le temps que je me décide à décrocher, l’appel s’est transformé en appel en absence. Avant que je ne puisse me réjouir, mon téléphone sonnait à nouveau. Sentant qu’elle ne lâcherait pas, je me suis résignée à répondre.

– Tu en mets du temps à décrocher !

– Bonjour Maman.

– Je te dérange pendant ton petit-déjeuner ?

– Non, je buvais juste un jus d’orange.

– Tu devrais boire du café plutôt. Le jus d’orange, c’est trop sucré. Mange un fruit. C’est mieux pour toi. 

– Merci de t’inquiéter pour moi, maman, mais ça va.

– Souviens-toi, le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée ! Tu dois faire attention. Mange des choses saines !

Une douleur lancinante s’est installée dans ma poitrine en entendant cette expression. « Faire attention ». Qui a inventé ça ? J’y avais droit de la part de ma mère chaque jour depuis mon adolescence. Depuis qu’elle avait compris que ma silhouette ne correspondrait jamais à ses critères de beauté à elle. Ma tête s’est mise à bourdonner, et par réflexe j’ai serré le ventre pour l’aplatir, comme si ma mère pouvait me voir. Je n’avais pas besoin de ça aujourd’hui, j’étais déjà suffisamment stressée par le prospect que je devais rencontrer dans la matinée.

J’ai repensé à cette phrase et aux quelques autres auxquelles j’avais souvent droit de sa part. Des remarques sur ce que je mangeais, ce que je portais et plus généralement tout ce qui pouvait être en lien avec ma silhouette trop ronde à son goût. J’ai toujours détesté ces injonctions à manger ou pas, ne pas manger ci, ne pas manger ça, être plus comme ci ou plus comme ça. À une époque, chaque phrase de ce style me mettait dans tous mes états et remettait en question toute ma confiance en moi. Pendant mes études, loin de ma mère, j’avais appris à vivre avec mon corps, tel qu’il était, imparfait, mais avec ses atouts. Malgré tout, je n’arrivais toujours pas à me détacher complètement de ce genre de phrases.

– Qu’est-ce que tu voulais me dire, maman ?

– Pour mon anniversaire, on fera la fête le week-end du 27. Donc réserve ton week-end.

– J’avais bloqué le 20 déjà.

– Oui, mais ta sœur ne peut pas le 20. Elle avait déjà quelque chose. Donc ça sera le 27.

J’ai serré les dents, ravalant ma frustration de toujours passer en second derrière Anaïs, l’enfant prodige.

– Tu n’as rien de prévu de toute façon, non ?

Mes doigts se sont resserrés autour de mon verre, manquant de peu de le renverser sur le bar blanc. J’ai soufflé bruyamment, soulagée de ne pas avoir détruit le nouveau plateau que j’avais installé la semaine précédente.

– Pourquoi tu souffles ?

– Pour rien, maman. Je vais devoir te laisser, je dois aller travailler.

– Tu n’as pas deux minutes à consacrer à ta mère ?

Mes yeux se sont posés machinalement sur l’horloge accrochée au-dessus de la télévision. Je me suis redressée d’un bond, constatant que je n’avais plus beaucoup de temps avant de devoir partir.

– J’ai un rendez-vous important à 9 h, maman. Un gros chantier potentiel.

– Tu es sûre de vouloir te lancer là-dedans ? Un gros chantier, je veux dire ? Tu devrais te contenter de choses plus à ta portée. De toute façon, tu as le temps, il n’est que 8 h.

– On n’est pas à la campagne, maman. On a toujours des bouchons ici.

– Quelle idée de vivre en banlieue parisienne aussi !

– C’est ici que sont les clients.

– Oui oui, bon… Tu viendras accompagnée ?

Son changement de sujet et son aptitude à faire abstraction de mes paroles auraient dû m’étonner, mais c’était classique. Elle n’a pas attendu que je réponde et s’est mise à déblatérer sur le fait que je devais penser à moi et me reprendre en main pour trouver un petit ami. Je l’ai laissée parler, sans la contredire. J’avais déjà essayé, mais c’était toujours une conversation à sens unique. Ma tête commençait à tourner et mon cœur palpitait en voyant l’aiguille de l’horloge tourner.

– Maman, je dois y aller.

– Oh ! Tu es sûre ?

– Oui, bonne journée, maman.

– Bonne journée, Lola, et essaye de trouver une robe pour le 27 !

Après avoir raccroché, j’ai fini mon jus d’orange d’un trait et je suis partie dans la salle de bain. J’ai pris une douche rapide, enfilé un jean et un t-shirt noir à l’effigie de ma société. Puis je suis descendue en courant au sous-sol. J’ai ouvert mon box et contemplé quelques secondes tout mon matériel, comme chaque matin. Je me suis laissée happer par un sentiment de fierté, d’avoir réussi à mettre en place mon projet et à créer mon entreprise dans le bâtiment et l’aménagement intérieur. J’en avais rêvé depuis le lycée, et j’avais travaillé dur pour y arriver, et pour le faire accepter surtout ! Mon père avait compris, se souvenant que j’aimais l’aider petite quand il faisait des travaux dans la maison. Mais ma mère ne voyait que les difficultés que je pouvais rencontrer et l’image peu flatteuse que ça pouvait renvoyer aux yeux des autres.

Des difficultés, il y en avait, c’est vrai. Une femme dans ce milieu professionnel, ce n’était pas le plus répandu, encore moins en tant que chef d’entreprise. Mais je savais au plus profond de moi que c’était ça ma voie ! Alors j’avais tout fait pour y arriver, allant jusqu’à tout lâcher après avoir obtenu le diplôme en informatique pour lequel j’avais étudié pendant cinq ans !

Au lycée, j’avais dû écouter mes professeurs et mes amis appuyer avec insistance le fait que je devais viser un métier plus prestigieux vu mes grandes capacités. À force, je m’étais laissée convaincre que c’était mieux pour moi de faire une école pour décrocher un diplôme d’ingénieur. J’aimais ça, et j’étais plutôt douée. L’algorithmique était assez logique pour moi et je n’avais eu aucune difficulté pour réussir mes études ni même mes stages. Mon responsable de stage m’avait même embauché à la suite de mon diplôme. Tout le monde m’avait félicité comme si c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver. Pourtant au fond de moi, je ne le ressentais pas comme ça, je sentais que je n’étais pas à ma place. J’avais toujours entendu dire que très peu de gens ont un métier passion, et j’avais pu le confirmer auprès de mes proches vu ce qu’ils me disaient de leurs jobs. Alors quand on a la chance d’avoir trouvé le sien, ne doit-on pas tout faire pour y accéder ? C’était ce besoin qui m’avait guidé, après un an en tant qu’ingénieur, à tout quitter et à monter mon entreprise. Je n’avais jamais lâché cette idée, et je savais désormais que c’était le bon choix.

Après avoir pris du matériel dans mon box pour mes rendez-vous de la journée, mon niveau, plusieurs pots de peinture et des pinceaux, j’ai commencé à charger le coffre de mon utilitaire. Heureusement que Mariette, ma voisine, me laissait utiliser son box en complément. Je ne pouvais pas mettre mon véhicule et mon matériel dans un seul emplacement, et garer la camionnette dehors était trop risqué. Plusieurs personnes avaient déjà eu des dégradations sur leurs véhicules dans ma résidence. Et sans camionnette plus de rendez-vous ni de chantiers !

En m’installant derrière le volant, j’ai pensé à ma gentille voisine et j’ai réalisé que je ne l’avais pas vue depuis un moment. Les quelques voisins de mon étage étaient tous gentils et je bavardais volontiers avec eux, mais au fil du temps Mariette était devenue plus qu’une simple voisine. Elle était devenue comme une seconde mamie. D’ailleurs, elle me faisait souvent penser à ma propre grand-mère, désormais partie. Elle avait un caractère bien trempé, et sortait tous les jours pour prendre son journal et sa baguette. Chaque fois que je la croisais, je prenais plaisir à discuter avec elle, et à écouter ses aventures. Elle avait toujours plein d’histoires et d’anecdotes à me raconter, et surtout elle n’avait jamais semblé surprise ou choquée de mon métier.

Une fois prête, je suis partie pour mon rendez-vous du matin. Il s’agissait d’un prospect qui m’avait contactée pour refaire une bonne partie de son appartement. Le GPS a indiqué des bouchons et ma respiration s’est accélérée. J’avais encore trente minutes pour arriver, mais l’appareil affichait un ralentissement me permettant d’arriver tout juste à l’heure. Le sort s’acharnait contre moi ! Mes doigts tapotaient frénétiquement sur le volant, et tous mes muscles étaient tendus. Je ne pouvais pas arriver en retard à ce rendez-vous.

Les deux derniers devis que j’avais faits pour de telles demandes m’étaient revenus avec une réponse négative. Les clients n’avaient pas clairement dit pourquoi, mais vu leur attitude lors du rendez-vous et leurs regards hautains, j’avais compris où se situait le problème. Mon entreprise fonctionnait bien, mais je voulais pouvoir montrer mon savoir-faire. Refaire des peintures ou déplacer des cloisons constituait déjà une bonne publicité, mais refaire un appartement entier aurait beaucoup plus de poids. Ça me permettrait de montrer à mes futurs clients que je sais ce que je fais, et aussi de faire mes preuves auprès de ma mère.

Une fois garée devant l’immeuble de mon prospect, j’ai vérifié une dernière fois les indications qu’il m’avait données lors de la prise de rendez-vous. Je suis descendue, et j’ai mis ma ceinture à outils autour de ma taille. Techniquement, je n’y allais que pour faire un devis et prendre des mesures. Mais le fait d’avoir un marteau sur moi suffisait à décourager tous les petits malins qui pouvaient avoir envie d’autre chose.

J’avais déjà eu affaire, une fois, à un de ces énergumènes, qui m’avait fait venir pour un devis. Enfin officiellement ! En fait, il espérait bien plus. C’était au démarrage de mon affaire, deux mois après le lancement de mon entreprise. Le rendez-vous s’était plutôt bien passé. Il n’avait pas eu de gestes déplacés et je ne me méfiais pas vraiment à cette époque. Au moment de partir, il s’était rapproché de moi et avait essayé de me coincer entre une commode et la porte. Cette fois-là, je n’avais pas d’outils sur moi, mais j’avais réussi à le repousser en lui expliquant qu’il n’en ressortirait pas indemne s’il cherchait à forcer quoi que ce soit. Étant relativement petite, j’avais souvent été ennuyée à l’école par ceux qui pensaient que je ne pouvais pas lutter. Mais j’avais appris très vite à me défendre et surtout à paraître prête à en découdre. Même si j’étais bloquée contre le mur, mon regard déterminé avait fini de le convaincre qu’il valait mieux pour lui qu’il n’essaye rien ! Il s’était décalé et m’avait laissé partir sans rien dire. Il avait même eu le culot de me demander le devis pour ses travaux, pensant que j’accepterais de m’en occuper malgré tout. Je ne pourrais jamais oublier ce que j’avais ressenti ce jour-là. Mon cœur battait si fort que j’avais cru que j’allais faire une attaque et j’étais restée plusieurs minutes à trembler dans ma camionnette avant de repartir.

Après cet incident, j’avais accusé le coup et beaucoup douté de moi et de ma capacité à gérer ce genre d’évènements. J’avais été un peu refroidie, mais, après quelques jours de recul, j’avais décidé de ne pas me laisser démonter. Il était hors de question d’abandonner ce qui me tenait à cœur, alors j’avais trouvé une autre solution pour pallier ce genre d’incidents. J’avais décidé de prendre ma ceinture à outils pour tous les rendez-vous, avec mon marteau à portée de mains. La dissuasion semblait fonctionner, je n’avais plus jamais eu de problèmes bizarrement !

Après avoir tapé le code d’entrée, je suis entrée et j’ai pris les escaliers pour monter au troisième étage. J’avais pris l’habitude de prendre systématiquement les escaliers. Je pouvais ainsi repérer les lieux, au cas où il faudrait monter de grandes plaques de plâtre, ou éviter l’ascenseur pour ne pas ennuyer le voisinage ! Et puis comme dirait ma mère, ça ne pouvait pas me faire de mal !

Une fois devant la porte de l’appartement, j’ai ressenti un peu de trac, comme à chaque fois que j’allais voir un nouveau client potentiel. Mais cette fois-ci, il était amplifié par tous les espoirs que j’avais mis dans ce rendez-vous. Convaincre ce client de me confier son appartement était essentiel, et si j’y arrivais, cela m’ouvrirait la porte pour de nombreux autres. Je devais absolument faire bonne impression pour avoir une chance d’avoir le chantier, encore plus pour un client masculin. Machinalement, j’ai baissé les yeux pour voir si j’étais présentable. J’ai resserré ma queue de cheval, et pris une grande inspiration.

Alors que j’allais toquer à la porte, la sonnerie de mon téléphone a retenti. J’ai regardé le message, sachant déjà qu’il venait de Clothilde, ma meilleure amie. Chaque jour, on s’écrivait pour se raconter nos vies, nos impressions, nos malheurs et nos amours… Nos emplois du temps respectifs faisaient qu’on se voyait rarement, mais on prenait toujours le temps pour échanger quelques messages chaque jour.

Clothilde

Ça va, Lola ? Fais-moi signe quand tu sors de chez ton client. N’oublie pas ton marteau, on ne sait jamais !

J’ai lu son message en souriant, je savais déjà avant de le lire que le message aurait cette teneur. Depuis l’incident, Clothilde avait toujours peur que je tombe sur un fou. Elle prenait systématiquement les informations sur le client avant chaque rendez-vous et des nouvelles régulièrement pendant que je travaillais.

Lola

Oui maman ! Ne t’inquiète pas, je ne m’en sépare pas, tu le sais bien ! J’espère que ça va bien se passer.

Clothilde

Tu vas gérer ! Comme d’habitude ! Raconte-moi quand tu as fini…

J’ai sonné à la porte et attendu. Au bout de deux minutes, la porte s’est ouverte et je me suis retrouvée nez à nez avec une chemise noire parfaitement repassée. L’homme qui m’a ouvert était grand, et paraissait immense pour moi qui ne suis pas spécialement grande. Est-ce qu’un mètre soixante-cinq c’est grand pour une femme ?

J’ai levé la tête et croisé le regard brun profond de mon potentiel client. Il avait une barbe de plusieurs jours, les cheveux bruns coiffés à la va-vite, et un sourire empreint de gentillesse dessiné sur ses lèvres.

Je suis restée paralysée, complètement hypnotisée par ses yeux. On est restés comme ça, nos regards fixés l’un à l’autre, jusqu’à ce qu’il se décide à parler.

– Bonjour, je peux vous aider ?

J’avais la bouche sèche, mais je ne savais pas pourquoi. Un frisson m’a parcouru dans le dos et j’ai dû me mordre la joue pour ne rien laisser paraître. Après une inspiration discrète, je me suis reprise et j’ai finalement réussi à articuler quelque chose sans que ma voix ne me trahisse.

– Bonjour, je suis Lola Deroy de TravauxLD. Nous avons rendez-vous ce matin pour un devis.

Devant les yeux écarquillés qu’il arborait, et ce silence qui s’éternisait, j’ai commencé à me demander si je ne m’étais pas trompée de porte. Pourtant j’étais sûre d’avoir suivi les instructions qu’il m’avait données. Je l’ai vu me détailler et s’attarder sur le marteau placé à ma ceinture, avant que son regard ne remonte sur mon visage.

– Vous êtes bien Monsieur Parot ?

– Oui oui ! Désolé, entrez !

Il a semblé revenir sur terre et s’est décalé pour me laisser passer. Après avoir refermé la porte, il m’a adressé un regard bienveillant qui m’a rassurée.

– C’est vous que j’ai eu au téléphone pour prendre le rendez-vous, n’est-ce pas ? Je reconnais votre voix. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit vous qui veniez établir le devis. Je pensais que c’était le responsable des travaux qui viendrait voir directement.

– Eh bien oui, c’est moi !

Il avait l’air surpris. Ses yeux étaient grands ouverts et me fixaient, et il était redevenu muet. J’avais l’habitude de ce genre de réaction, et en temps normal je m’en moquais royalement. Pourtant cette fois, j’étais piquée au vif. Pour une raison inconnue, je me sentais déçue par sa réaction, comme si j’attendais autre chose de cet homme que je n’avais pourtant jamais rencontré auparavant.

Il s’est déridé et m’a fait un grand sourire. Il commençait à rougir et se dandinait sur ses pieds, il était visiblement gêné de sa réaction. Le voir comme ça m’a touchée. Je voyais rarement un homme rougir face à moi, encore moins ceux qui avaient une réaction semblable. J’ai adouci mon regard et lui ai rendu son sourire.

– Je suis désolé. Vous allez croire que je suis vieux jeu, mais dans mon entourage je ne connais aucune femme qui sache ou aime bricoler. Donc TravauxLD est votre entreprise ?

– Oui, c’est ça. Je suis à la fois la secrétaire, la responsable des travaux et l’ouvrière aussi.

– Impressionnant ! Entrez, asseyez-vous. Est-ce que je peux vous offrir un café ?

– Avec plaisir.

Un amour à construire

Version soft : sans scènes spicy.

Tropes: instalove

Sujets abordés: entreprenariat, regard des autres, surpoids, contrôle familial, harcèlement, femme battue

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